20 mai 2012

LE FIL DE L'ARAIGNEE

Au  printemps 2011, Jean Obry m´envoyait, pour ce blog, ses souvenirs de la première bataille de fleurs à Cagnes sur mer en 1947. Dans la présente note, c´est de sa découverte du Col de Vence dans les années 50 et d´une petite habitante vivant à cet endroit, puis de ses impressions sur le site de St Barnabé, qu´il a choisi de nous parler.

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Plateau St Barnabé - Col de Vence - Photo Jean Obry

C´est à la faveur d´un rangement dans ma photothèque que j'ai retrouvé quelques photos Ektachromes qui ne datent pas d'hier, ni d'avant hier mais d'une époque où il était encore possible de voir des endroits d'une grande beauté, sauvages et aux multiples facettes. Dés lors que les beaux jours sont là, je puis vous inviter à une belle excursion. Ainsi, à très peu de kilomètres des rivages et de notre belle promenade du bord de Mer, Cros de Cagnes nous laisserons, pour quelques heures, le tumulte de la cité, pour nous enfoncer dans un silence propice à la méditation. Si donc vous montez au col de Vence, car je vous y invite à présent, vous aurez le plaisir de contempler un majestueux panorama de notre côte, hélas qui, peu à peu, perd son charme naturel, rongée par une urbanisation envahissante.

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Col de Vence - photo Jean Obry

L´endroit où je vous emmène est peut-être encore mal connu, ainsi que le large plateau de Saint Barnabé qui s´y trouve. On y accède depuis Vence, par une route étroite qui oblige à la prudence. Je connais bien cet endroit, connu aussi par des entomologistes intéressés par une bestiole qui y réside. N´ayez pas peur car c´est d´une araignée dont il est question. Beaucoup n´aiment pas les araignées, peut-être cela tient à des légendes... Elles sont secrètes, savent bien se cacher et nous surprendre quand nous faisons du rangement dans la maison, que sais-je ? Pourtant nombreuses sont les recherches et observations faites sur la famille des arachnides qui pourraient  démystifier, changer les préjugés, une fois pour toute.

Sur cette araignée-la, l´incontournable Jean Henri FABRE, ce grand entomologiste provençal, vous peut fournir le fruit de ses observations. Elles vous empêcheront, je l´espère, de vous figer de terreur, vous souvenant uniquement du film américain de Jacques Arnold, de 1955, “Tarentula”. Mais nous sommes dans une autre dimension, c´est de la Lycose de Narbonne dont nous parlerons. Elle est vraie notre araignée, elle n´a pas tournée dans ce film !

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Lycose porteuse, photo Sylvain Lefebvre ©www.exode-tropical.comMA. Bertin & S. Lefebvre

Elle vit heureuse et patiente, sous terre, dans une sorte de puits bien douillet car elle a garni les parois avec ses fils, qui lui serviront pour sortir plus vite. D'ailleurs, elle ne tisse pas de toile comme le font ses congénères. Alors, avec un peu de patience et de chance, en découvrant son habitat (si elle n´en a préservé l´entrée par un petit couvercle se confondant avec l'environnement), on pourra la voir sortir, portant sur le dos une quantité de petites araignées pour qu´elles puissent prendre des forces grâce à l´énergie solaire. Ce sera leur seule nourriture.

S'il arrive à Maman Lycose de rencontrer une concurrente, couverte également de sa progéniture, s'ensuit un combat féroce, à l'issue fatale pour l'une d´elles, une gagnante, et une perdante qui y laissera la vie et dont les petites araignées seront prises en charge par la victorieuse (sans doute dans un souci de sauvegarder l´espèce), en les portant aussi sur son dos, en surplus des siennes.

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Lycose en chasse, photo André Schont.

Puis, un jour, cette «mère Lycose»  sortira de son antre. Ses petites araignées grimperont sur des branchettes, (Fabre mentionne des roseaux). Elles monteront aussi haut que possible, resteront suspendues à un fil pratiquement invisible à nos yeux, se laissant  balancer au gré des vents. La chaleur aidant, elles s´élèveront alors dans le ciel avec leurs petits filins, puis elles termineront l´ascension pour redescendre sur terre en s´éparpillant, c´est que l´on appelle l'essaimage. Je n´ai pas eu la chance de voir cette phase. Je me suis aussi laissé dire qu´une toile aurait été confectionnée par mère Lycose, sur laquelle sa progéniture se poserait, et que la chaleur du sol procéderait à l'élévation de cette sorte de Montgolfière... pourquoi pas !? Je conseille à ceux qui voudraient en apprendre plus de lire le recueil de Fabre, d´autres auteurs ont aussi pu écrire leurs observations, non moins intéressantes.

Ce n´est pas que vous rencontrerez partout la Lycose, rassurez-vous ! Malgré son éparpillement, je ne pense pas à une grande étendue de son territoire car nous ne l´avons rencontrée que sur un seul endroit et sur une assez petite surface. D'ailleurs, après tant d´années, il me serait difficile de retrouver son royaume, et même si je m´en souvenais, je me garderai bien de vous le dire, par précaution, pour préserver cette espèce, mais aussi pour vous éviter d´être accidentellement mordu par cette araignée.

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Plateau St Barnabé, Col de Vence - Photo Jean Obry

Pourtant pas agressive, sa morsure (et non sa piqûre, car elle ne pique pas), transmet le venin avec deux petits crochets " chélicéres " sur le devant, et peut tuer une souris. Nous ne sommes heureusement pas des souris... mais, très douloureuse, cette morsure donnera une forte fièvre, des risques d'allergie comme pour les guêpes ou les abeilles, d'autant que ces araignées sont capables de sauter jusqu`à 50 cm !

Dans le temps, les anciens faisaient danser les malades pour éliminer le venin par sudation. Cette danse ainsi pratiquée s'appelait "Tarentelle ", du nom de la ville du sud de l'Italie, Tarente, où vit également notre Lycose qui porte aussi le nom de « Tarentule » ou celui d' « araignée-loup » selon certains auteurs qui ont écrit sur elle, et ce pour des raisons que j'ignore... Mais, n´allons pas trop loin pour ne pas nous disperser au risque de perdre " le fil d´araignée " !

 Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Photo d'illustration

Il ne faut pas avoir peur des araignées, il faut les respecter comme  d´autres insectes. Tous ont un rôle utile. Nous connaissons celui des abeilles qui, pour donner le bon miel, récoltent les pollens qu´elles transportent d´une fleur mâle à une fleur femelle, sans elles pas de miel, pas de fruits non plus. 

Ainsi on a pu apprendre, par des chercheurs biologistes de  l´université d´état de New York, que le venin non dangereux d´une Tarentule du Chili pourrait apporter une solution dans certaines maladies du cœur, en tempérer le rythme. il semble, d´après ces biologiques, que la science pourrait, grâce à cette observation, produire le peptide (protéine du nom de GsMtx-4) par culture en laboratoire et non pas en utilisant la tarentule pour nous inoculer son venin par morsure. J´aime mieux la main avisée d´une charmante infirmière pour le faire.

Ma première épouse avait une attention particulière pour cette araignée. Nous avons ensemble observé son comportement, non pas  en captivité comme certains le font pour peut-être épater la galerie, mais dans son milieu naturel du col de Vence, toujours dans le respect des espèces qui partagent notre Terre et ont droit à la vie. En effet, il se pourrait bien que certains aspects naturels du monde animal et végétal, encore dans le flou de nos connaissances, apportent des solutions à des problèmes que nous n´avons pas encore résolus à ce jour. Comme pour le plancton qui nous livre à présent ses secrets, pour les médicaments, la nourriture et peut être, dans un avenir que je souhaite proche, du carburant écologique. Tout cela pour attirer votre attention, regardez bien où vous marchez, où vous vous allongez ou vous asseyez. Ne tuez nos Lycoses car vous ne pourrez jamais leur redonner vie.

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Plateau St Barnabé, Col de Vence - Photo Jean Obry

 

Du Col de Vence, rendons-nous sur le plateau de St Barnabé. Ce lieu a fait l´objet d´une note sur Donneravoir... Il est connu sous le nom de "village  nègre". Pourquoi ? Je n´ai qu´une explication, cela n´a rien à voir avec ce que nous pourrions penser. Il doit être question de la teinte des pierres assez sombres. Des population locales originaires d´Italie ont du utiliser le nom de néro qui signifie noir, comme les espagnols ont le nom negro. Nous ne sommes donc pas très loin pour fournir une explication valable, le noir n´étant pas une couleur, mais une absence de couleurs, alors que le blanc est lui le résultat de toutes les couleurs du spectre solaire, ainsi qu´a pu le démontrer Michel Chevreul, chimiste, théoricien de la couleur avec le cercle chromatique qui porte son nom.

 

Toutes les constructions sur le site de St Barnabé sont faites avec les pierres trouvées sur place, que ce soient les enclos pour protéger le bétail, que les bories pour les bergers depuis les Gaulois. Celles que nous avons l´avantage de pouvoir regarder seraient-elles encore de cette époque ? N´ayant pas fait de recherches, je me contente de m´en remettre à une hypothèse qu´évoquait alors un de nos amis, René Rousseau, rédacteur journaliste au Figaro Littéraire, écrivain et conférencier ; se pourrait-il qu´íl en sut un peu plus ?

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
Enclos et Borie St Barnabé. Col de Vence - Photo Jean Obry

C´est lui qui nous fit connaître ce village nègre de Saint Barnabé en 1960 ou 1961. Vous y serez surpris par la disposition des pierres environnantes, dont certaines donnent à penser à des primats, d´autres à la statut du Commandeur, pour peu que vous donniez libre court à votre imaginaire, rêveries, magiques, après tout, nous ne sommes pas si loin de la vallée des merveilles. Oserais-je me risquer de dire que le plateau de Saint Barnabé, par sa diversité, par ses couleurs changeantes, par son ciel qui semble parfois se pencher sur nous avec humilité pour nous parler, pourrait s´appeler "plateau  des merveilles" et d´y trouver dessus les reflets et les formes d´autres mondes encore inconnus. 
 
Le grand Maître Salvador Dali a dû certainement y venir avant nous, pour y puiser la sève de ses inspirations ? J´ai fait connaître plus tard St Barnabé à d´autres, à des amis peintres qui s´en seraient inspiré, moi pas encore en 2012, craignant sans doute de ne pas pouvoir m´exprimer, ces pierres ont un langage, je ne me donne pas le droit de le traduire, craignant de le trahir.  Le col de Vence que j´ai découvert  en 1952, c´est autre chose, ses aspérités brutales, la sauvagerie de ses roches m´ont alors inspiré, je pouvais me permettre de les déplacer sur une toile, elles ne ressemblent qu´à des pierres, elles n´évoquent  rien, elles n´ont pas le droit de parler de ce qu´elles voient ou entendent, car elles ont la mission de protéger les pierres de St Barnabé qui s´expriment et ressemblent à quelque chose. J´ai donc fixé ce rempart naturel, qui cache et préserve aussi notre lycose qui s´y abrite. Mon  tableau fut exposé en 1954 au Château-musée de Cagnes avec notre groupe des artistes de Cagnes (ce fut d'ailleurs la dernière exposition groupée des artistes peintres de Cagnes dans ce merveilleux château).

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
"Col de Vence" huile sur toile 1952 - Jean Obry

J´espère que vous pourrez trouver une entrée pour vous rendre à ce village nègre, car il y a maintenant des barricades partout... Qu´y a t-il donc de si important à enfermer ? Ce ne sont que des pierres. Il n´y a aucune culture là-haut, il n´y a que des émotions à ressentir. S'il vous plait, ne réveillez pas mon chien Tristan que j´ai pu enterrer là il y a très longtemps. Ne jetez rien à terre, ne faites pas de feu, ne jetez pas votre cigarette encore allumée, sachez regarder le ciel, acceptez de rester si un orage vous surprend, c´est grandiose, parfois dantesque. Il vous semblera que les pierres s´animent en une danse frénétique... peut être dansent-elles aussi la Tarentelle et s´abandonnent-elles à un enivrement dionysiaque, alors que le grondement du tonnerre vous plongera, pour un instant, dans les profondeurs tumultueuses du Dieu Thor.

Saint Barnabé, Col de Vence, Lycose de Narbonne
"Village Nègre" Plateau St Barnabé - Photo Jean Obry

Vous pourrez ensuite quitter ce paysage que j´espère vous aura enchanté, et redescendre par une route qui vous mènera soit dans la vallée du Var, soit, selon la direction choisie droite ou gauche, depuis Coursegoules direction Grasse cité des parfums. Les senteurs chaudes sortant du sol sauront, avec la stridulation des cigales, vous y amener, mais attention aux 4/4 qui déboulent, c´est plus dangereux que les Lycoses de Narbonne.

Sans prétention, j´ai tenu à écrire  ce petit  article, fruit  de quelques beaux souvenirs, pour les amis de “DONNERAVOIR”, je ne suis ni scientifique, ni écrivain, mais artiste peintre, autodidacte, passionné  du passé, du présent, de l´avenir du monde, ami du droit humain, de la nature et de tous les arts qui  savent la chanter pour nous enchanter, ami des Sciences, si elles ont conscience de préserver notre environnement. Je tiens à remercier chaleureusement deux photographes qui m´ont fourni des documents photographiques remarquables sur la Lycose : Monsieur Sylvain Lefebvre ©www.exode-tropical.comMA. Bertin & S. Lefebvre et Monsieur André Schont.

Je remercie également notre-planete.info pour m´avoir donné l´occasion de trouver ces photographes, qui, comme eux, donnent envie de protéger, d´aimer, de s'engager et de respecter notre patrimoine naturel. 

Jean OBRY
Artiste peintre
 ancien élève école communale Jules Ferry
Cagnes sur Mer dans les années 1941-1945

Écrire un commentaire