01 décembre 2009

UNE ILE

UNE  ILE par Denis-Jean Clergue
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Le Cros de Cagnes.jpg

Ce qui manque dans notre paysage, c’est une île au milieu de la mer… une petite île avec des arbres et une anse d’accostage. Ne croyez pas que je plaisante : cette île nous manque réellement ! Dans ce grand bleu-vert qu’est la mer, je la verrais avec des vagues festonnantes sur ses bords, par un vent du sud faible et modéré, "vent Ponant", comme disent les marins.

D’ici à toucher l’île, on mettrait une demi-heure en bateau… En y arrivant, tout devrait nous sembler nouveau. Ce serait une petite île faisant le gros dos, une toute petite île couverte de pins ou d’arbousiers. Vous avez beau dire et beau faire, c’est une île qui nous manque, dans la mer, en face du Cros ! Les gens qui ont de l’imagination ont tôt fait de la distinguer et de la reconnaître… Ces gens là voient des îles heureuses partout… Dès que le mois de mai arrive avec ses pétales célestes et ses fleurs d’acacias, ils s’asseyent sur leurs balcons, dans l’angle confortable, et imaginent une île… Elle peut être ceci, elle peut être cela, ressembler à une chose rare et précieuse, passer du jardin fleuri à la "sylve" épineuse ou profonde… à travers mille traits d’enchantement. " Là", disent-ils, "est déposé le suprême bien-être"…

C’est pour cela qu’il nous faut la petite île, en face du Cros, avec ses vagues tout autour "par vent d’est" de force moyenne. Tenez, voici que je la vois, avec son vent à elle, sa lumière à elle, ses gestes d’arbres, ses ombres propres, ses chemins violets, ses oiseaux et son bestiaire terrestre… Dorades, pagels et castagnoles folâtrent tout autour. Mon Dieu ! Quel bonheur aurait chacun de la voir ! Il faut appeler à nous tous ceux qui savent voir des îles partout. N’y a-t-il pas quelque part un marchand d’îles, avec sa balance et sa robe de coquillages ? Un marchand pareil à ces marchands de ciel, de métaphores ou de paraboles, que sont les poètes !

« Avez-vous, Monsieur le marchand, quelques îles à nous montrer ? Nous choisirons ! Une île longue, une île étroite, une île ronde en forme de rose des vents, avec plage chaude et musique marine… Avez-vous cela, Monsieur le Marchand ? Combien cela coûte-t-il ? Montrez-nous votre île la moins chère et, ensuite, la plus chère, la plus plaisante… Tant pis, nous la payerons avec les boutons de nacre de nos costumes et les ancres brodées de nos casquettes… ».

Et nous lui donnerons un nom à cette "présence", un nom provençal qui amenuise les choses jusqu’à les rendre intimes et personnelles, qui les rapproche de nous avec aménité, qui nous les fait sentir journalières et fières. Venez un jour à la maison : nous parlerons ensemble de notre île imaginaire et véritable, une île juste en face dans le creux de la mer, pour y aller l’après-midi, à la petite voile, avec un "pointu" de 27 pans construit au Cros de Cagnes. Il y a tant d’îles de par le monde qui ne servent à rien, qui ne sont pas à leur place exacte (géographique ou onirique) dans la pensée que l’on s’en fait. Tandis qu’ici, en face du Cros, je le répète, une petite île ferait bien dans ce large de la mer. Elle remplirait son office et nous irait à souhait.

Comment cela pourrait-il se faire ? Par quel miracle, par quel renversement du sort ? Il suffirait peut-être seulement d’y croire. Alors, en fermant les yeux, on la verrait toute proche, avec sa collerette d’écume, tranquille et sage aux jeux brillants de la mer : une île toute simple, de moyenne grandeur et sans trésor, avec quelques sentiers de promenade… une île "rustique"… Elle serait devant nous, unique et sincère, avec "son gros dos" et ses figuiers sauvages. On pourrait, du balcon, la voir et la contempler, blonde et rose le matin, bleue turquoise le soir, avec des dizaines de barques blanches tout autour.

Une petite île qui nous conviendrait si bien et qui nous manque tellement !

Extrait de « Pays fortuné, contes et récits » de M. Denis Jean CLERGUE,
ancien conservateur des Musées de Cagnes sur mer

23 octobre 2009

LE PARC DES PRINCES - NICOLAS DE STAEL

Petite histoire piochée sur le WEB... où l’inspiration d'un artiste peut aller se cacher…

Parc des princes Nicolas de Stael.jpg

 

Au tournant de 1950, le peintre Nicolas de Staël est enfin connu et reconnu. Plusieurs expositions lui ont permis d’accéder à une certaine notoriété dans le milieu artistique. Très vite, celui que l’on surnomme « le Prince » s’impose comme l’un des chefs de file du mouvement abstrait. Mais déjà, le peintre aspire à autre chose…

Le soir du 26 mars 1952, l'artiste assiste, avec sa femme Françoise, à un match de football, au Parc des Princes. Opposant la France à la Suède, celui-ci est particulièrement haletant. A la fin de la première mi-temps, le score est toujours vierge. Il faut attendre la fin du match pour que les Suédois trouvent enfin la voie des filets tricolores. Pour Staël, cela n'a aucune importance. L'enjeu sportif ne retient pas son attention. Comment cela pourrait-il se faire ? 

Depuis longtemps, son regard s'égare, fasciné qu'il est par les vingt-deux footballeurs et les trente-cinq mille supporters présents ce soir-là dans le froid. Il est captivé par l'esthétique qui se dégage de cette foule en mouvement, ses couleurs, ses formes. Au poète René Char, il écrit quelques jours plus tard : " Entre ciel et terre, sur l'herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie ! René, quelle joie ! " Pour lui, c'est une véritable révélation !

A la fin de la rencontre, Nicolas de Staël, de retour dans son atelier, se met au travail. Il peint, toute la nuit, sans s'arrêter. Au petit matin, il a devant lui l'ébauche de sa première série de Footballeurs. Les jours qui suivent voient la création de près de vingt-cinq tableaux, toujours sur le même sujet, dont un gigantesque de près de sept mètres carrés : Le Parc des Princes.

Exposé un mois plus tard au Salon de mai, celui-ci fait scandale. Non pas en raison de la trivialité de son sujet, mais parce que cette toile est perçue comme un véritable manifeste contre l'abstraction. Nicolas de Staël a atteint son but : il est revenu au figuratif avec éclat ! 

14 août 2009

A TOUTES LES FEMMES

chapeau violet.jpg
Parmi la quantité industrielle de videorama, diaporama, montage photos en tous genres, que nous recevons tous par mail, rares sont ceux que  nous prenons la peine de faire suivre à nos connaissances et amis, tellement nous en sommes saturés !

Et pourtant celui-ci a été l'exception qui confirme la règle.
C'est volontiers que je l'ai diffusé à mes amies et que je le mets aujourd'hui sur mon blog.
Il est temps de sortir son petit chapeau violet... Apparence de la femme.pps
...
Pour ceux qui ont des soucis de lecture des videos, voici le texte sans la musique :

La beauté d’une femme

La femme regarde dans son miroir :

A 3 ans, elle se regarde et voit une reine.

A 8 ans, elle se regarde et voit Cendrillon ou la Belle au Bois Dormant.

A 15 ans, elle se regarde et voit Cendrillon, La Belle au Bois Dormant, une actrice de cinéma , ou si elle est dans ses mauvais jours, se voit grosse, laide, pleine de bouton et dit : Maman, je ne peux pas aller à l’école comme ça !

A 20 ans, elle se regarde et se voit trop grosse-trop mince, trop petite-trop grande, les cheveux trop raides-trop frisés, mais décide qu’elle ira quand même.

A 30 ans, elle se regarde et se voit trop grosse-trop mince, trop petite-trop grande, les cheveux trop raides-trop frisés, mais elle n‘a pas le temps de les arranger et elle ira quand même.

A 40 ans, elle se regarde et se voit trop grosse-trop mince, trop petite-trop grande, les cheveux trop raides-trop frisés, mais se dit qu’au moins elle est propre et y va quand même.

A 50 ans, elle se regarde et se dit : C’est moi. Elle sourit et va où bon lui semble.

A 60 ans, elle se regarde, se rappelle que bien des gens ne peuvent même plus se voir dans le miroir. Elle sourit, sort et va conquérir le monde.

A 70 ans, elle se regarde et voit l’expérience, l’habileté. Elle sourit et sort profiter de la vie.

A 80 ans, elle ne se regarde même plus dans le miroir. Elle met son petit chapeau violet et sort juste pour le plaisir de voir le monde.

Nous devrions toutes  prendre notre petit chapeau violet  un peu plus tôt.

La beauté d’une femme n’est ni dans  ses vêtements, ni dans le joli minois qu’elle affiche, ni dans la façon dont elle se coiffe.

La beauté d’une femme doit être vue dans ses yeux, parce qu’ils sont les portes de son cœur, là où l’amour réside.

La beauté d’une femme n’est pas dans un grain de beauté bien placé sur le haut d’une lèvre.

La vraie beauté d’une femme est réfléchie par son âme, par l’amour qu’elle donne, par la passion qu’elle démontre et les années qui passent l’embellissent

Recommandation de l'auteur (ce n'est pas moi) : Faites suivre ce message à quelques femmes exceptionnelles et belles  que vous appréciez.

03 juin 2009

LETTRE A UN PEINTRE DEBUTANT

Palette.jpg

Cher futur artiste,

 Je te remercie pour ta longue dernière lettre. Je vois avec satisfaction que tu t’intéresses à la peinture mais je me dois de t’apporter quelques commentaires, rectifications ou mises au point. Tu as rencontré le peintre Buffet au restaurant de la gare. Quelle coïncidence ! Tu as vu à la télévision une émission sur Toulouse-Lautrec. Je comprends que tu aies été déçu si tu t’attendais à voir un match de rugby ! Je suis content de savoir que tu as un bon copain peintre qui te conseille aussi et qui est très gentil…  J’aime beaucoup quand tu dis, sans le faire exprès : « Mon ami, quel ange ! » Des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter. Tu aimes Lebrun ; moi, je préfère Renoir. Tu me dis que tu aimes Raphaël (avec modération), mais que tu maudis…Gliani et que tu supportes Monet. C’est ton droit. Moi, j’ai un penchant pour Courbet. Claude Monet n’a jamais perdu son temps et il était bien français, malgré le proverbe anglais qui dit : Time is Money. Je ne sais pas si, comme tu l’écris, Fernand Léger ne faisait pas le poids, mais ta plaisanterie est un peu lourde. C’est vrai, « les Glaneuses » et « l’Angélus » de Millet ont été beaucoup reproduits. Sa famille n’a pas assez veillé au grain. 

Léonard de Vinci était bien florentin mais sa mère n’était pas Véronèse, (tu dois confondre). Non, le douanier Rousseau n’a rien à voir avec Jean-Jacques. Si tu le croyais, toi aussi tu es naïf. (A propos de ce douanier, je n’ai rien d’autre à déclarer.) Contrairement à ce que tu affirmes, Braque n’était pas étourdi ou écervelé et je t’assure que Miro avait une bonne vue. Ingres jouait du violon mais Géricault ne jouait pas de la trompette.

 

Pour peindre, je te conseille la peinture acrylique, ce sera plus facile. Rappelle-toi : « L’acrylique est aisée, et l’art est difficile. ».

 

Merci à un ami peintre et poète du Pas-de-Calais qui se reconnaitra.

 

 

11 mai 2009

LE REPENTIR ETAIT VRAI par Michel Gaudet

Merci à M. Michel Gaudet, artiste peintre et critique d'Art, pour cette histoire authentique.L'Escarene le pont.jpg

Dans les années 20, mon père, artiste peintre, et son ami Madrigali, décidèrent, un jour, d’aller peindre sur les quais du port de Nice. Jeunes artistes, désargentés, ils escomptaient une création fructueuse. Le port était coloré, les bateaux vifs, et des tableaux, pleins de soleil, devaient être réalisés. Ils se mirent au travail.

L’installation des deux artistes, avec leurs grands chapeaux, leurs palettes et leurs chevalets, ne pouvait qu’attirer les curieux. Ils s’amassèrent rapidement autour d’eux et, comme il est d’usage, mille réflexions fusaient dans une ambiance cordiale… Or, parmi eux, un gros niçois observait sans mot dire…

Au bout de quelques jours, il se présenta : « Je suis Tonin, le patron du restaurant derrière vous. Vous faîtes de jolis ‘’cadres’’ (tableaux en niçois). Si vous m’en faites un, je vous nourris pendant une semaine. ». On imagine l’aubaine, mon père et son copain travaillèrent d’arrache-pied et les tableaux s’accumulèrent…

A la fin de la semaine, Tonin intervint : « je vous ai bien nourris, je vous ai fait bonne mesure, il me faut un beau ‘’cadre’’… » « Qu’à cela ne tienne, choisissez ! » dirent les deux peintres. « Non ! moi je suis de L’Escarène, et si vous me faites un ‘’cadre’’ de L’Escarène, vous me faites plaisir ! ».  La difficulté en 1920 était de se rendre à L’Escarène, ni tram, ni bus, ni voiture particulière…

« Bah ! On n’a qu’à trouver une carte postale, le patron n’y connaît rien et n’y verra pas malice. ». Continuant sur la lancée, ils prirent une vieille toile, la recouvrirent de blanc, puis, l’un aidant l’autre, ils façonnèrent tant bien que mal une vue de L’Escarène. Malheureusement, comme cela arrive quand on travaille sur de vieilles toiles, un ‘’repentir’’ fut visible, malgré tous leurs efforts. Un ‘’repentir’’ est une vieille croûte, une crevasse, une boursouflure, trace de la première exécution, qui demeure malgré toutes les tentatives de suppression. L’Escarène était reconnaissable mais le ‘’repentir’’ triomphait, insolemment, au milieu de la composition.

Penauds et intimidés, risquant quand même l’aventure, les deux jeunes présentèrent l’œuvre, alors que le café-restaurant était plein de consommateurs. L’instant fut aussi angoissant que solennel. Dans le silence de ses clients, le patron installa le tableau sur une chaise et le contempla longuement. L’attente devint insupportable.

« Mariette » appela-t-il soudain, « Mariette, viens un peu voir… » Et quand son épouse fut arrivée… « Regarde ces chenapans ! Ils ne m’ont pas dit qu’ils connaissaient bien L’Escarène ! Même ce chemin de mon enfance qui n’existe plus, ils me l’ont marqué sur le cadre ! ». Et manifestant son enthousiasme avec une générosité bien méridionale, il leur offrit encore une semaine de repas pour continuer à peindre sur les quais du port... 

 

02 mars 2009

L'HOMME QUI PLANTAIT DES ARBRES


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L’homme qui plantait des arbres  par Jean Giono

Giono, l'homme qui plantait des arbres.jpg

 

 

A l’heure où la planète entière ne jure plus que par l’écologie, le recyclage, le bio, je voudrais vous rappeler cette Nouvelle que Jean Giono écrivit en 1953. Ce petit livre tout simple a été la lecture préférée de mon fils à 9 ans. Je ne peux que vous en donnez de petits extraits car, contrairement au souhait de son auteur (voir copie de sa lettre plus bas) ses ayant-droits ont fait interdire toute reproduction complète du texte original sur le web. Si vous ne connaissiez pas cette nouvelle, qui a également donné un film, Oscar 1987 du meilleur film d’animation, n’hésitez pas à la découvrir au plus tôt, en librairie ou en bibliothèque. Un seul regret pour la planète, si on s’y était mis plus tôt…

 

« Il y a environ une quarantaine d’années, je faisais une longue course à pied, sur les hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence……. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille étaient sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant .

   C’est à ce moment-là que je me souciai de l’age de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses…………….

Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour  faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans  la grandeur d'âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu. »

 

DVD Un film de Frédéric BACK (Canada – 1987) Oscar 1987 du meilleur film d’animation

http://www.heeza.fr/description.php?path=30&id=67...

http://www.livres-online.com/L-homme-qui-plantait-des...

 

 

Lettre de Jean Giono à M. Valdeyron, Conservateur des Eaux et Forêts de Digne, en 1957, au sujet de cette nouvelle

 

Cher Monsieur,


Navré de vous décevoir, mais Elzéard Bouffier est un personnage inventé. Le but était de faire aimer l'arbre ou plus exactement faire aimer à planter des arbres (ce qui est depuis toujours une de mes idées les plus chères). Or si j'en juge par le résultat, le but a été atteint par ce personnage imaginaire. Le texte que vous avez lu dans Trees and Life a été traduit en Danois, Finlandais, Suédois, Norvégien, Anglais, Allemand, Russe, Tchécoslovaque, Hongrois, Espagnol, Italien, Yddisch, Polonais. J'ai donné mes droits gratuitement pour toutes les reproductions. Un américain est venu me voir dernièrement pour me demander l'autorisation de faire tirer ce texte à 100 000 exemplaires pour les répandre gratuitement en Amérique (ce que j'ai bien entendu accepté). L'Université de Zagreb en fait une traduction en yougoslave. C'est un de mes textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c'est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a été écrit.

J'aimerais vous rencontrer, s'il vous est possible, pour parler précisément de l'utilisation pratique de ce texte. Je crois qu'il est temps qu'on fasse une « politique de l'arbre » bien que le mot politique semble bien mal adapté.

Très cordialement Jean Giono


(Source: http://home.infomaniak.ch/arboretum/pla.htm)

08 février 2009

ZOLA DEFEND MANET

Manet Dejeuner sur l'herbe.jpgA peine âgé d’une vingtaine d’années, Emile Zola prend la défense du peintre Edouard Manet dont les œuvres sont refusées à plusieurs reprises au Salon, principale instance de reconnaissance artistique. En 1863, l’une d’entre elles, Le Déjeuner sur l’herbe, est exposée lors d’une manifestation alternative : le Salon des Refusés. Elle y fait scandale. L’occasion pour Zola de prendre sa plume et de témoigner son admiration pour l’artiste…

Le Déjeuner sur l'herbe est la plus grande toile d'Edouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres : mettre des figures de grandeur naturelle dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a là quelques feuillages, quelques troncs d'arbres, et, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise ; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d'une seconde femme qui vient de sortir de l'eau et qui sèche sa peau nue au grand air. 

Cette femme nue a scandalisé le public, qui n'a vu qu'elle dans la toile. Bon Dieu ! Quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés ! Cela ne s'était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s'est bien gardée d'ailleurs de juger Le Déjeuner sur l'herbe comme doit être jugée une véritable oeuvre d'art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l'herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l'artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l'artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches.

Les peintres, surtout Edouard Manet, qui est un peintre analyste, n'ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l'herbe n'est là que pour fournir à l'artiste l'occasion de peindre un peu de chair.

Ce qu'il faut voir dans le tableau, ce n'est pas un déjeuner sur l'herbe, c'est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d'une délicatesse si légère ; c'est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c'est enfin cet ensemble vaste, plein d'air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui.

Extrait de « Pour Manet » par Emile ZOLA

 

04 février 2009

A QUI APPARTIENT CETTE HISTOIRE ?

A QUI APPARTIENT CETTE HISTOIRE D'UN GRAND PORTRAIT ?

Je la recopie telle que je l'ai reçue mais j'aimerai bien retrouver son auteur…

LE GRAND PORTRAIT.JPG

Un jour, on m’a demandé de donner un cours d’acupuncture à l’Institut de Kiev pour le perfectionnement des médecins. J’ai passé en revue les ouvrages spécialisés et préparé des affiches et des schémas. Mais il s’est avéré qu’il manquait une petite chose : la représentation de l’oreille à partir de laquelle je devais présenter les points où appliquer les aiguilles.

Voilà qu’une grande idée m’est venue : je me suis rappelé qu’à la sortie de la station de métro “ Ma¿dan Nezalezhnosti ” (Place de l’indépendance) se trouvent des graphistes de rue qui gagnent leur l’argent en peignant : ils font des portraits pour 20 grivnas. Quelle différence pour eux, ai-je pensé, que de dessiner différentes parties du corps, que ce soit le visage ou autre chose. Qu’ils me dessinent une oreille pour 20 grivnas !

Je me suis donc rendu là-bas. Il y en avait trois qui étaient installés devant leur chevalet et observaient les passants sournoisement. Je me suis approché de l’un d’eux : «Je voudrais commander un petit dessin».  Il m’a longuement regardé, vous savez, de ce regard qu’un peintre peut jeter, doublé d’un léger mépris et sans afficher d’intérêt particulier : « Vous le voulez de face ou de profil ? » a-t-il demandé. «De profil, lui ai-je murmuré, mais juste une oreille, rien d’autre. Et de plus grande dimension, s’il vous plaît ». Il m’a alors regardé avec une certaine considération : « Ah, oui ? De dimension, vous dites, plus grande ? ».  J’ai lu dans ses yeux qu’il en avait vu des dérangés, mais des comme moi, c’était la première fois. Il m’a examiné encore une fois, et m’a dit : « Vingt grivnas ! ». « Pas de problème » ai-je répondu. Il m’a demandé de m’asseoir sur l’escabeau.

Sans doute avez-vous déjà remarqué que les peintres de rue installent leurs clients de manière à ce qu’ils tournent le dos au public. Ainsi, les passants peuvent voir tout le processus de création du dessin, leur faisant ainsi une sorte de publicité. Celui-ci a fait exactement le contraire. Il m’a installé plus près du public et lui-même s’est assis le carton à la main et le dos appuyé contre le mur pour que personne ne puisse voir ce qu’il y reproduisait. Il s’est mis à travailler. Quant à moi, j’étais assis complètement de profil à lui, pour qu’il voie mon oreille...

À ce moment-là, son collègue peintre, qui était assis à côté, s’est approché de nous. Une fois près de moi, il m’a fixé du regard et a dit : « Oh ! Vous êtes très photogénique ! Et charismatique ! Vous savez, je vais moi aussi vous peindre. Si vous aimez ma toile, vous pourrez l’acheter. Si non, je la garderai. Il n’y a aucun problème. Ok ? ». «Ok » ai-je répondu. Et il s’est mis à dessiner. Pas l’oreille bien sûr, mais le corps entier, comme il se doit. Sur ce, le troisième peintre, qui était assis de l’autre côté, lui a lancé : « Monia ! Tu ne fais que barbouiller le papier ! Je vais te montrer comment il faut dessiner le charisme ! ». Et le troisième peintre s’est également mis à ébaucher mon portrait, n’ayant rien d’autre à faire car il n’y avait aucune commande ce jour-là. Les passants qui ne cessaient de défiler se sont aperçus que quelque chose d’inhabituel se passait : trois peintres esquissaient un client...

Curieux, les gens s’arrêtaient, commentaient, examinaient en détail, regardaient qui des artistes étaient le meilleur. Mais seuls deux portraits étaient visibles, le troisième, qui était tourné vers le mur, non. Le public était intrigué « qu’est-ce que cela pouvait être ? » Les gens ont commencé à encercler le peintre qui dessinait mes deux oreilles. Ils voulaient évidemment voir le dessin. Mais le peintre s’est redressé contre le mur et a crié : « Ne m’empêchez pas de travailler ! ». Et il les a tous chassés d’un geste de la main. Les gens se sont écartés. Mais ils demeuraient là, dans l’attente. Ils attendaient de pouvoir regarder le portrait qu’il avait dessiné.

Quelque temps après, les trois peintres avaient achevé leur travail. Celui qui avait dessiné l’oreille a jeté un bref regard sur le dessin et l’a roulé en tube ! Il souhaitait me rendre son chef d’œuvre de telle manière que le public ne le voie pas. Eh, oui ! J’avais raté une occasion de me produire ! Je me suis levé de la chaise et ai saisi l’un des portraits : « Pas mal, pas mal ! » ai-je dit à l’adresse de l’auteur. À mon avis, vous êtes celui qui est parvenu le mieux à reproduire la courbure du nez. On y sent la perspective ! Le mouvement ! Mais... d’un autre côté... Mmm... (en prenant le ton d’un connaisseur), votre reproduction est trop... concrète... et je voulais quelque chose de moderne ! De post-moderne, comme on dit... Mais, c’est bon, je le prends. ». 

Je lui ai donné 20 grivnas et ai saisi le deuxième portrait : « mm... bien... Le tout est... original, vous savez ? Original... Il y a du post-modernisme, vous savez ? C’est présent, tout à fait présent... Mais cela manque de symbolisme, le symbole devant refléter mon âme. Je ne le prendrai pas pour 20 grivnas, par contre, si pour dix... ». Il a été d’accord. Je lui ai donc donné 10 grivnas, et finalement, j’ai déroulé le dessin de l’oreille pour le montrer au public : « Admirable ! » ai-je dit. « Admirable ! C’est absolument ce que je voulais. Dans ce portrait, vous avez saisi mon âme... Mon alter ego ! Merci ! Picasso pourrait envier ce travail ! Vous êtes un véritable talent ! Un génie ! ». J’ai serré la main artistique du peintre, lui ai donné 20 grivnas et suis parti vers le métro.  Le public s’est écarté silencieusement pour me laisser passer.